Éborgnement de Jérôme Rodrigues

Éborgnement de Jérôme Rodrigues : ce que révèlent les caméras-piétons des policiers

En janvier 2019, lors de l’acte XI des « gilets jaunes », Jérôme Rodrigues était éborgné par l’explosion d’une grenade de désencerclement. INDEX a obtenu accès à des centaines de vidéos et documents exclusifs, que nous avons analysés pour produire une reconstitution détaillée des circonstances de l’incident. Images des caméras-piétons des policiers à l’appui, notre enquête offre une plongée inédite dans les rouages et les dysfonctionnements du maintien de l’ordre à la française.

Publié le 08.06.2023Mis à jour 11.06.2023
Date de l’incident26.01.2019
Lieu de l’incidentParis (75), France
Conséquence(s)Mutilation
Mots-cléMaintien de l’ordre
Grenade
Partenaire de publicationLe Média

Ce 26 janvier 2019, aux alentours de 16h30, la situation est tendue sur la place de la Bastille à Paris : l’acte XI des « gilets jaunes » est en cours, des affrontements ont éclaté entre policiers et manifestants. Depuis son smartphone, Jérôme Rodrigues, 39 ans, documente la manifestation en diffusant un « live » sur sa page Facebook, l’une des plus suivies du mouvement. Il se trouve aux pieds de la colonne de Juillet, au centre de la place, lorsqu’une explosion retentit. La caméra de son téléphone bascule puis se tourne vers le ciel, tout en continuant à diffuser en direct : Jérôme Rodrigues gît à terre, atteint à l’œil par le galet d’une grenade de désencerclement. La blessure entraînera la perte définitive de son œil droit.

Quatre ans plus tard, l’affaire est toujours en cours d’instruction auprès de la justice. Pourtant, l’incident a été filmé par des dizaines de caméras : celles des manifestants et des nombreux journalistes présents sur les lieux, mais également par la vidéosurveillance urbaine et par les caméras-piétons portées par certains des policiers en opération ce jour-là. INDEX a obtenu accès à l’ensemble de ces images et procédé à leur analyse croisée. Après plusieurs mois d’enquête, nous révélons aujourd’hui une reconstitution de l’incident qui met au jour les circonstances précises de l’éborgnement de Jérôme Rodrigues.

Une manoeuvre mal coordonnée

Dans l’après-midi du samedi 26 janvier 2019, les forces de l’ordre sont disposées sur tout le périmètre de la Place de la Bastille. Elles contrôlent l’accès et la sortie des manifestants. Par groupes allant d’une à plusieurs dizaines d’agents, les policiers procèdent à des charges sur la place, dans le but d’interpeller des individus. Certains groupes de policiers sont la cible de jets de projectiles par des manifestants. L’usage de grenades lacrymogènes est fréquent. Surpris par la tournure des évènements, de nombreux manifestants ne faisant preuve d’aucune hostilité envers les forces de l’ordre sont encore présents sur la place de la Bastille.

C’est dans ce contexte qu’à 16h38, trois unités de police – une escouade de la Brigade anti-criminalité (BAC) et deux de Compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) – s’élancent depuis l’angle du boulevard Bourdon vers le centre de la place. Les agents de la BAC ont repéré un manifestant qui aurait lancé des projectiles sur la police et décident de l’interpeller. Pour couvrir leur bond en avant, ils demandent aux agents des CSI de les suivre. Au total, près d’une cinquantaine de policiers sont envoyés à la charge sur la place de la Bastille, avec pour ordre apparent d’interpeller un seul individu.

« Ça a très mal communiqué entre les différents groupes sur place », a par la suite déclaré Brice C., le policier auteur du lancer de la grenade qui a atteint Jérôme Rodrigues, aux enquêteurs de l’IGPN. « Tout ne s’est pas déroulé comme prévu », explique-t-il : à cause de l’équipement lourd et encombrant qu’ils portent, les policiers des CSI ne parviennent pas à suivre leurs collègues de la BAC, en tenue civile. « Une erreur », résume en audition le brigadier-chef des CSI Georges N., qui raconte avoir arrêté ses effectifs au milieu de la place, juste en face du groupe de manifestants où se trouvait alors Jérôme Rodrigues.

Un lancer de grenade irrégulier

Les images issues des caméras-piétons des policiers apportent des éléments essentiels à la compréhension des événements. L’une de ces caméras en particulier, portée par l’agent des CSI situé immédiatement sur la gauche de Brice C., a enregistré l’ensemble de la manœuvre policière. L’analyse de cette vidéo montre que, pendant sa course, le policier Brice C. sort préventivement de sa poche une grenade de désencerclement : au moment où il s’arrête au milieu de la place de la Bastille, il tient déjà la grenade en main.

Les grenades de désencerclement sont des armes officiellement classées comme « matériel de guerre ». Elles contiennent dix-huit projectiles en caoutchouc qui, lors de leur explosion, sont projetés dans toutes les directions à une vitesse initiale comprise entre 400 et 500 kilomètres par heure. Toute personne située dans un rayon de quinze mètres du point d’explosion de la grenade peut être violemment impactée par un ou plusieurs projectiles. Les instructions d’usage de la grenade de désencerclement précisent que celle-ci doit impérativement être lancée « au ras du sol », du fait de sa dangerosité lorsqu’elle explose.

Visualisation du rayon d’impact d’une grenade de désencerclement. Crédit : INDEX Investigation.

Le lancer de grenade effectué par le policier Brice C. est observable dans trois des vidéos disponibles. En triangulant les données issues de ces vidéos, nous avons pu reconstituer la trajectoire de la grenade dans le modèle 3D. Nous constatons que le lancer ne semble pas régulier. La grenade n’est pas lancée au ras du sol mais a une trajectoire en cloche : elle monte à plus d’un mètre de hauteur, rebondit sur le trottoir, puis explose au sol.

Dans son rapport établi le soir même des faits, le capitaine de police Lionel P., supérieur hiérarchique de Brice C., indique que son subordonné n’a « eu d’autre moyen pour se dégager que d’utiliser une grenade de désencerclement, en la lançant au sol conformément aux prescriptions d’emploi ». Des affirmations pourtant contredites par les images disponibles.

La « légitime défense » réfutée par les images

Entendu par l’IGPN et par le juge d’instruction, le policier Brice C. a justifié son geste en invoquant la « légitime défense » : il aurait lancé sa grenade en riposte à « une pluie de projectiles » qui s’abattait alors sur son groupe.

Cette version des faits est pourtant réfutée par les images que nous avons analysées et que nous publions aujourd’hui. 

D’une part, les policiers ne semblent avoir été la cible d’aucun jet de projectiles lors des sept secondes qui s’écoulent entre leur arrêt au milieu de la place et le lancer de la grenade de désencerclement.

D’autre part, le lancer de la grenade est effectué en direction d’un groupe de manifestants qui ne se montre aucunement « hostile » et ne présente pas de danger apparent pour les policiers.

Parmi la vingtaine d’individus présents autour de Jérôme Rodrigues, les images permettent de distinguer plusieurs journalistes ou vidéastes occupés à filmer la scène, ainsi que quatre infirmiers volontaires – ou street medics – clairement identifiables par leur tenue blanche. C’est pourtant ce groupe qui est ciblé par une grenade de désencerclement.

Vue zoomée du groupe de manifestants se trouvant au pied de la colonne de Juillet, 2.5 secondes avant le lancer de la grenade de désencerclement. Image extraite de l’enregistrement de la caméra-piéton d’un policier situé à gauche du lanceur de la grenade. Crédit : INDEX Investigation.

Instant du lancer de la grenade GMD vers le groupe de manifestants situés au pied de la colonne de Juillet. Image extraite de l’enregistrement de la caméra-piéton d’un policier situé à gauche du lanceur de la grenade. Crédit : INDEX Investigation.

Le témoignage de Brice C., auteur du lancer de la grenade, n’est pas le seul à être formellement démenti par l’analyse détaillée des vidéos de l’incident. Interrogés dans le cadre de l’enquête confiée à l’IGPN, au moins onze de ses collègues policiers appuient la version de Brice C., en dépit des images qui l’invalident.

Contacté par INDEX avant la publication de cette enquête, l’avocat de Brice C., Me Gilles-William Goldnadel, maintient que « le groupement de [son] client était l’objet de violences et son geste s’est inscrit dans la défense de ses collègues et de lui-même dans un climat d’extrême tension. »

Depuis le 14 janvier 2021, le policier Brice C. est mis en examen pour « violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente ». Cette qualification criminelle est passible d’un procès aux assises. Néanmoins, la poursuite de la procédure judiciaire jusqu’à une éventuelle condamnation du policier est loin d’être garantie, au vu de la jurisprudence récente sur ce type d’affaires.

En décembre 2022 se tenait le procès aux assises du policier Alexandre M., auteur d’un lancer de grenade de désencerclement qui avait éborgné le syndicaliste Laurent Theron, en 2016, dans des circonstances comparables à celles de la mutilation de Jérôme Rodrigues. Après trois jours de procès, le policier a été acquitté. La cour a estimé qu’il avait agi en état de légitime défense, alors même qu’un rapport de l’IGPN constatait qu’« aucun groupe hostile ni danger imminent n’était perceptible » au moment du lancer de la grenade. Lors de sa plaidoirie, l’avocat du policier, Me Laurent-Franck Liénard, avait alerté la cour sans ambages : « Condamner mon client, c’est castrer tous les CRS. »

Les grenades de désencerclement, une exception française

L’incident ayant causé la mutilation de Jérôme Rodrigues ne constitue pas un cas isolé. Entre septembre 2016 et avril 2023, au moins dix personnes ont été éborgnées par des grenades de désencerclement lancées par la police. Le site violencespolicières.fr a recensé plus de 400 autres blessés, dont 17% à la tête.

D’après les études disponibles, la police française serait la seule en Europe à utiliser des grenades de désencerclement dans le cadre du maintien de l’ordre. La société civile alerte sur le sujet depuis des années. Selon Amnesty International : « Les grenades de désencerclement doivent être interdites lors des opérations de maintien de l’ordre car [c]es projectiles frappent de façon aléatoire les personnes avec un risque élevé de lésions graves. »

Le Défenseur des Droits a lui aussi pointé du doigt l’utilisation de « cette arme susceptible de porter gravement atteinte à l’intégrité physique des personnes touchées », dans une décision rendue en 2019 sur le cas d’un manifestant blessé à Paris en 2016. Jacques Toubon, à la tête de l’institution à l’époque, avait alors invité le ministre de l’Intérieur à « engager une réflexion approfondie sur la pertinence de la dotation, pour les opérations de maintien de l’ordre, de cette arme. » 

Quelques mois plus tard, en septembre 2020, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin avait annoncé le remplacement de la grenade à main de désencerclement (GMD) en dotation dans la police nationale par un nouveau modèle (GENL, pour Grenade à Éclats Non-Létaux), censé présenter « une moindre dangerosité » par rapport au modèle précédent. 

Pourtant, la comparaison des fiches techniques de ces deux modèles de grenades ne révèle pas différence essentielle sur le plan de leur dangerosité : la nouvelle grenade de désencerclement GENL reste une grenade dont les éclats sont susceptibles de porter gravement atteinte à l’intégrité physique des personnes se trouvant à proximité de son point d’explosion.

Depuis le début du mouvement social contre la réforme de retraites en janvier 2023, au moins un nouveau cas de manifestant éborgné par l’explosion d’une grenade de désencerclement est à recenser, ainsi que des dizaines de nouveaux blessés.


Crédits

Enquête / AnalyseFrancesco Sebregondi
Filippo Ortona
Nadav Joffe
Lorène Albin
Basile Trouillet
Modélisation / Animation 3DLorène Albin
Nadav Joffe
Thibault Casteigts
Laïss El Khaledi
Montage / Motion Design /
Voix
Basile Trouillet
Coordination / RéalisationFrancesco Sebregondi

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