Mort d’El Hacen Diarra : un troisième policier participait-il au plaquage ventral ?
Décédé en garde à vue au commissariat du XXᵉ arrondissement de Paris, El Hacen Diarra a été plaqué au sol par plusieurs policiers lors de son interpellation. À partir de l’analyse d’une vidéo amateur et d’une modélisation 3D de la scène, notre enquête examine la présence probable d’un troisième agent sur le haut du corps de l’interpellé.
Date de l’incident
14.01.2026
Lieu de l’incident
Paris (75), France
Conséquence(s)
Mort
Mots-clé
Dans la nuit du 14 au 15 janvier 2026, El Hacen Diarra, 35 ans, ressortissant mauritanien, est décédé durant sa garde à vue au commissariat du 20ᵉ arrondissement, à la suite d’un arrêt cardiaque.
Selon le parquet de Paris, El Hacen Diarra avait été interpellé vers 22 h 45 à proximité de son lieu de résidence, au coin de la rue Fernand Léger et de la rue des Pruniers, puis conduit au commissariat du 20ᵉ arrondissement. Le parquet a indiqué qu’El Hacen Diarra aurait fait « un malaise » « sur un banc du commissariat ». « Un arrêt cardio-respiratoire a été constaté, et un policier a débuté un massage cardiaque, poursuivi par les pompiers à leur arrivée à 23 h 45. Le décès de la personne a été constaté à 00 h 20 », a précisé le parquet à l’AFP le 17 janvier.
Toujours d’après les déclarations du parquet, les caméras-piétons des policiers ayant procédé à l’interpellation n’ont rien enregistré, leurs batteries étaient déchargées. Le lendemain de la mort d’El Hacen Diarra, une vidéo de son interpellation, filmée par un témoin anonyme depuis la fenêtre d’un immeuble voisin, a néanmoins été rendue publique et a rapidement circulé sur les réseaux sociaux. Index a analysé cette vidéo : ci-après, nous publions nos premières observations.
La scène de l’interpellation
L’interpellation se déroule en face du foyer de travailleurs migrants des Mûriers, où résidait El Hacen Diarra. La vidéo est filmée en plongée vers la rue des Pruniers : le cadre est partiellement obstrué par une barrière grillagée qui longe la rue ; seule la partie basse du corps d’El Hacen Diarra est clairement visible, la partie haute étant masquée par la barrière.


Au moment où la vidéo débute, El Hacen Diarra est visiblement maîtrisé par deux policiers qui le maintiennent au sol en position ventrale. L’un d’eux se tient debout sur sa cheville gauche. Il a dans sa main un pistolet à impulsion électrique (Taser), visiblement encore allumé, qu’il range dans son gilet tactique. D’après les déclarations du parquet, les policiers ayant interpellé El Hacen Diarra auraient fait usage d’un Taser « notamment à la cheville » pour l’amener à terre.


Le second policier est allongé sur l’arrière des cuisses d’El Hacen Diarra. Dès les premiers instants de la vidéo, on le voit porter deux coups de poing dans ce qui semble être le flanc droit d’El Hacen Diarra, immédiatement suivis d’un ordre verbal : vraisemblablement, « Mets-toi sur le ventre ! ». À cet instant, il est donc probable qu’El Hacen Diarra ne soit pas encore totalement à plat sur le ventre (en décubitus ventral), mais que le haut du corps soit encore en torsion partielle.

Présence probable d’un troisième policier
L’examen de la vidéo révèle le mouvement d’une forme sombre le long de la zone obstruée par la barrière, et ce en deux occasions distinctes. Cette forme correspondrait, selon notre analyse, au corps d’un troisième policier engagé dans l’interpellation. Cette conclusion s’appuie sur les éléments suivants :
- Premièrement, une modélisation 3D des deux policiers visibles sur le corps d’El Hacen Diarra révèle une incohérence tactique s’ils constituaient le seul dispositif d’immobilisation : le haut du corps de la personne resterait non contraint. Or, le haut du corps – en particulier la ligne des épaules – représente la zone prioritaire de contrôle lors d’une maîtrise au sol.
- Deuxièmement, les équipages de police sont habituellement composés de trois agents. Sur la séquence analysée, seuls deux agents apparaissent clairement engagés dans le contrôle du bas du corps. Il est dès lors logique que le troisième élément de l’équipage soit positionné au niveau du haut du corps, même s’il n’apparaît pas distinctement dans le cadre vidéo.
- Troisièmement, les mouvements de la forme sombre observée dans la zone obstruée sont compatibles avec la position et les gestes d’un troisième agent contrôlant le haut du corps conformément aux protocoles d’immobilisation au sol enseignés en formation policière.



Néanmoins, les images disponibles ne permettent pas de préciser la position exacte de cet éventuel troisième agent ni d’évaluer la magnitude de la pression qu’il aurait exercée. En particulier, il demeure impossible de déterminer quelle partie du corps était appuyée (bras, genou, torse, buste), sur quelle zone anatomique (dos, épaules, cou, thorax), et pour quelle durée.
Éléments médico-légaux
Les conclusions médico-légales mettent en lumière plusieurs éléments issus de l’autopsie, communiqués par le parquet de Paris le 19 janvier 2026. Notamment une « fracture de la corne du cartilage de la thyroïde », une partie du larynx. Cette lésion est compatible avec un traumatisme cervical, en particulier lors d’étranglement ou de compression des voies aériennes.
Un élément converge avec cette observation : à la 31ᵉ seconde de la vidéo, une voix correspondant vraisemblablement à celle d’El Hacen Diarra peut être entendue prononçant les mots : « Vous m’étranglez ! ».
Le parquet rapporte également une « plaie profonde fronto-temporale droite, saignante, de 1,5 cm × 0,2 cm ». Une vidéo enregistrée au lendemain des faits montre des traces de sang sur le pavé aux lieux de l’interpellation. Grâce à un relevé photogrammétrique, cette tache de sang a pu être repositionnée au centimètre près dans le modèle 3D des lieux. Sa localisation correspond exactement à celle de la tête d’El Hacen Diarra telle qu’elle apparaît dans les images de son interpellation.
Conclusions
L’analyse permet d’établir la participation probable d’un troisième policier à l’immobilisation en plaquage ventral d’El Hacen Diarra.
La durée minimale de l’immobilisation d’El Hacen Diarra en position ventrale visible dans la vidéo s’élève à 1 minute et 22 secondes.
Le plaquage ventral : une technique dangereuse
Le plaquage ventral est une technique d’immobilisation consistant à maintenir une personne en décubitus ventral sous contrainte physique significative. Elle expose à un risque élevé d’asphyxie positionnelle. Bien qu’interdite dans plusieurs villes américaines (New York, Los Angeles) ainsi qu’en Suisse et en Belgique, elle demeure autorisée en France.
Cette technique est impliquée dans plusieurs décès documentés en France. Notamment celui de Cédric Chouviat, livreur de 42 ans, décédé en janvier 2020 d’une asphyxie « avec fracture du larynx » après avoir été maintenu au sol par trois policiers.
À la suite du décès d’El Hacen Diarra, le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort ». Interrogé le 20 janvier 2026 lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a déclaré n’avoir « aucune raison de suspendre » les policiers ayant conduit cette interpellation.
Équipe
| Enquête | Francesco Sebregondi Nadav Joffe Basile Trouillet Filippo Ortona |
